Une note d'espoir

Comment la baie de Monterey a réchappé à l'effondrement

Saturday, October 10, 2020 by Nicole Gustas

Whales inMonterey

Dans la baie de Monterey, États-Unis, par Ilse Orsel, Unsplash

Vous arrive-t-il de ne pas pouvoir dormir la nuit et de vous sentir impuissant, de vous demander si on peut vraiment changer les choses en matière de lutte contre le changement climatique, quand tout ce que vous pouvez lire conclut à un effondrement inévitable ? Ne devriez-vous pas juste laisser tomber ?

Ne vous sous-estimez pas dans cette lutte. Voici l'histoire de quelques individus qui confrontés à une catastrophe écologique, ont œuvré pour la transformer en un véritable havre environnemental.

En 1931, la baie de Monterey était devenue un égout à ciel ouvert qu'il semblait impensable de ne jamais pouvoir régénerer. Les loutres de mer, autrefois très nombreuses, étaient devenues une espèce présumée disparue, qu'habitants et explorateurs avaient chassées pour leur fourrure; les baleines autrefois chassées avaient aussi disparu ; les immenses forêts de varech n'étaient plus qu'un vague souvenir. Même l'ormeau qui était subvenu aux besoins des populations amérindiennes de la région avait quasiment disparu. Les humains avaient réussi à exterminer une espèce marine après l'autre au cours des deux derniers siècles sous couvert de commerce.

Il restait pourtant un poisson, une ressource qui semblait inépuisable : la sardine. Le littoral de la ville de Monterey était bordé de conserveries de sardines déversant leurs déchets nauséabonds dans la baie de Monterey, agravant ainsi la catastrophe écologique amorcée par les industries marines auparavant.

Ed Ricketts, un biologiste marin (ayant abandonné l'université), qui a inspiré le personnage de Doc dans le roman de Steinbeck Rue de la sardine, avait annoncé que l'extermination en série des espèces entraînerait l'effondrement de tout l'écosystème, la disparition des sardines, et anéantirait l'économie sur laquelle reposent les communautés dans la baie de Monterey. Il a bien exhorté les pêcheurs à réduire les quotas de pêche pour permettre aux sardines de se régénérer, mais dans le secteur de la pêche industrielle, personne ne l'a écouté.

Tout a commencé avec cette femme si déterminée

Il y avait pourtant quelques personnes qui refusaient de renoncer à la baie de Monterey. L'une d'entre elles, la biologiste marine Julia Platt, se battait depuis des décennies pour pallier aux problèmatiques écologiques de la baie de Monterey. En 1899, elle s'est installée à Pacific Grove, un joli petit hameau en bord de mer, non loin de la ville de Monterey, spécialisée dans la fabrication de conserves. À l'origine, Pacific Grove était un camping d'été pour méthodistes, situé en bord de mer, mais les plages, trop polluées étaient infréquentables, et l'odeur des conserveries de Monterey rendait l'endroit presque invivable.

Le titre de docteur en biologie marine peut sembler en imposer, mais à l'époque de Julia Platt, le sexisme et la puissance économique de ses adversaires étaient tels que son statut ne l'a pas beaucoup aidé . En passant les 36 années suivantes à travailler pour initier le changement, elle a découvert qu'il fallait rebâtir les fondations de façon à génerer ce changement. Elle a réécrit la charte de Pacific Grove, mandatant la ville pour protéger l'océan qui relevait de ses frontières, et établi une infrastructure gouvernementale qui est toujours en vigueur de nos jours. Elle a accompli un travail dur et ingrat, exigeant persévérance, et souci du moindre détail, sans lequel, la baie ne se serait peut-être jamais régénérée.

Mais Platt n'était pas un personnage public, et elle savait que pour sauver la baie de Monterey, il faudrait qu'elle puisse peser dans la balance politique, et que pour ce, elle devait faire quelque chose pour gagner le cœur des habitants. Un propriétaire terrien avait érigé une clôture qui bloquait l'accès à la plage ; et notre amie Platt, âgée de 74 ans, l'a démontée à coups de hâche pour permettre aux habitants de la ville d'y accéder.

Elle se présente alors aux municipales, et remporte l'élection haut la main, une victoire remarquable pour une femme de son âge élue maire en 1931. Elle savait qu'elle ne pourrait pas faire fermer les puissantes conserveries, mais elle a trouvé des solutions pour les faire reculer. Elle a tiré parti de ses fonctions pour convaincre le gouvernement de Californie de créer certains des premiers sanctuaires marins au monde, le long de la côte au large de Pacific Grove. Elle a ainsi pu s'appuyer sur la loi pour poursuivre les conserveries, et mettre un terme à leurs pires pratiques, et a permis aux espèces marines d'évoluer dans une zone protégée qui allait devenir la clé de leur survie. Hélas elle est morte en 1935, bien avant d'avoir pu observé les résultats de son travail.

Julia Platt

Julia Platt, portrait extrait des archives de l'Université du Vermont

Les prédictions de Ricketts se réalisent

Ed Ricketts avait écrit un livre sur l'interconnectivité des écosystèmes marins, intitulé Between Pacific Tides. Il avait compris qu'aucune espèce marine n'existait isolément. Néanmoins, lui et Platt ne collaboraient pas. Ricketts vendait des specimen d'espèces marines pour gagner sa vie, ce que Platt abhorrait et essayait d'interdire.

À la fin des années 40, l'industrie de la pêche à la sardine dont dépendaient les conserveries s'est effondrée, comme l'avait prédit Ed Ricketts. Et les poissons ayant disparu, les conserveries ont disparu aussi.

Ricketts l'avait bien déjà dit, et un peu avant de mourir en 1948, il écrit que "si des procédés de conservation avaient été mis en œuvre plus tôt, si on avait opté pour la réduction de l'activité des conserveries, il est fort à parier que les conserveries pourraient célébrer la fin d'une saison de pêche bien plus fructueuse ce mois-ci, plutôt que dese voir sombrer dans le rouge à ce point."

L'union fait la force

L'histoire aurait pu s'arrêter là, et la baie de Monterey aurait pu rester ce cloaque dépourvu de vie. Le site était tellement pollué que même la peinture au plomb y noircissait, mais les effets des efforts de Platt et Ricketts commençaient à se faire sentir, et ce d'autant plus depuis la cessation d'activité des conserveries.

Autre élément important : la famille Packard (du groupe Hewlett-Packard) a fait don de 50 millions de dollars pour créer un aquarium là où se trouvait l'une des conserveries. Si vous l'avez vu, les scènes du "Cetacean Institute" dans Star Trek IV : The Voyage Home, ont bien été filmées dans l'aquarium de la baie de Monterey. Les Packard ont été poussés à créer cet aquarium après la gigantesque marée noire à quelques centaines de kilomètres de la côte au large de Santa Barbara en 1969. L'héritière de la famille, Nancy Packard Burnett, et trois de ses amis ont compris que pour pouvoir protéger la baie, il fallait que le public puisse voir pourquoi il était important de le faire. Néanmoins, même avec des millions de dollars, il a fallu des années de persévérance pour que ce rêve devienne réalité.

La construction de l'aquarium a suivi un tout autre modèle que celui des aquariums de l'époque. La plupart donnaient à observer les animaux marins de très loin. L'aquarium de la baie de Monterey voulait rapprocher les visiteurs de la vie marine qui évoluait juste sous leurs fenêtres. Les gens étaient sceptiques à ce sujet à l'ouverture de l'aquarium en 1984, mais avec deux millions de visiteurs dès la première année,ce fut un succès bien plus retentissant que prévu, qui a convaincu encore plus de gens de s'engager pour sauver la baie de Monterey.

L'Aquarium a mis en œuvre différents moyens pour aider la baie à se régénérer. L'une des grandes missions était un programme de sauvetage de bébés loutres de mer. Les loutres de mer ne sont pas juste d'adorables créatures, elles favorisent aussi le développement du varech en mangeant des oursins qui, sinon, dévoreraient jusqu'à la dernière pousse d'algue. Quelques loutres de mer étaient donc revenues, il y en avait un petit groupe dans une crique reculées à Big Sur, mais les bébés loutres de mer mouraient lorsqu'ils s'échouaient, et personne ne savait comment s'en occuper. L'Aquarium a alors lancé un vaste programme de sauvetage des petits, appris à les soigner, et à les relâcher dans la nature. Une récente étude génétique sur les nombreuses loutres de mer d'Elkhorn dans la baie de Monterey a révélé que 60% de ces loutres descendaient de loutres sauvées par l'aquarium de la baie de Monterey à l'époque.

Le travail initié par Julia Platt et Ed Ricketts des décennies auparavant a finalement porté ses fruits, même s'ils n'étaient plus là pour le voir. En 1992, la baie de Monterey a été déclarée sanctuaire marin national, ce qui a permis de mettre en place encore plus de mesures de protection, interdisant aux bateaux de déverser des déchets dans la baie, et exigeant des villes de la région qu'elles protègent leurs eaux.

Sea otters

Loutres de mer, Wikimedia

La sauvegarde de l'environnement peut aussi générer une relance économique

Tous ces efforts ont aussi permis une diversification des secteurs économiques. La baie de Monterey est désormais devenue un véritable "laboratoire en matière de politique marine" où l'on expérimente des stratégies de protection et de conservation, avant de les déployer à plus grande échelle. La recherche scientifique est devenue un moteur économique dans la région qui compte 27 organismes de sciences de la mer, et cinq de technologies marines, qui sont membres du MBCORC (Monterey Bay Crescent Ocean Research Consortium). Les villes de la côte y trouvent leur compte grâce à l'essor de nouvelles activités, écotourisme, science, pêche et autres industries. En optant pour la diversification des secteurs industriels, la région a fait en sorte que l'effondrement d'une zone ne fasse pas s'écrouler toute l'économie locale.

Il y a toujours une activité de pêche industrielle dans la baie de Monterey, mais les pêcheurs sont tenus de respecter des quotas très stricts, et du fait de la disparition de nombre d'espèces, les acheteurs sont allés chercher leur poisson ailleurs. Les pêcheries travaillent maintenant à labelliser le poisson pêché comme étant à la fois exotique (nombre d'espèces n'ayant été vendues depuis longtemps) et durable, et à créer un marché où le vendre à prix fort.

Le tourisme et les activités sportives qui se pratiquent en interaction avec la nature telles que kayak, plongée, paddleboard, se sont développés autour de la baie. Dans les années 40, il était juste impensable d'imaginer la baie de Monterey Bay comme site d'observation des baleines, et même dans les années 90, on n'en voyait que quelques fois par an. Aujourd'hui, des bateaux sortent tous les jours pour observer des baleines, et ne rentrent pas souvent sans en avoir vues. Il n'est pas rare non plus que les baleines s'approchent des touristes, comme des kayakeurs en ont fait plusieur fois l'expérience !

Le dérèglement climatique génère une nouvelle menace

Jusqu'en 2013, il semblait que rien ne pourrait plus entraver la régénération de la baie de Monterey, mais de nouvelles menaces sont apparues du fait du réchauffement de l'océan Pacifique, entrainant des maladies dégénératives chez les étoiles de mer. Comme il y avait moins d'étoiles de mer se nourrissant d'oursins, il y avait plus d'oursins dévorant les forêts de varech jusqu'à la dernière pousse. À cause du réchauffement de l'océan, les forêts de varech ne disposaient pas d'assez de nutriments, et commençaient déjà décliner.

Cela corrobore la théorie de Ricketts sur l'interconnexion des formes de vie dans la baie de Monterey. La disparition des forêts de varech a de lourdes conséquences. Les loutres vivent dans ces forêts de varech, et sans elles, leur population risque de chuter. Les forêts de varech protègent aussi les plages de l'érosion, et sont des puits de carbone très efficaces. Leur disparition pourrait anéantir tous les efforts de Platt et Ricketts entre autres.

Celles et ceux qui ont le plus œuvré pour la restauration et la protection de la baie de Monterey Bay n'ont pas vécu assez longtemps pour en voir les résultats, mais ils ont travaillé dur pendant des décennies, et les générations suivantes peuvent maintenant s'appuyer sur ces acquis. Il est temps pour nous de reprendre leur flambeau, et de faire ce que nous pouvons pour enrayer le dérèglement climatique, de façon à ce que leurs efforts n'aient pas été vains. Si ces quelques militants environnementaux ont pu naguère faire de la baie éteinte de Monterey un sanctuaire, que pourrait bien faire XR pour la planète Terre ?


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